On avait cru jusque-là que le PDG le mieux payé en 2015 avait été Sundar Pichai, le PDG de Google, avec 151,9 millions de dollars [1].Eh bien non !On vient d’apprendre qu’il a été supplanté. En fait, le PDG le mieux payé l’année dernière fut le Dr Patrick Soon-Shiong, spécialiste du cancer [2] !

329,7 millions de dollars !!

ll a gagné 329,7 millions de dollars, ce qui représente cent ans de salaire pour un patron moyen du CAC 40, et 10 000 ans de salaire pour un salarié moyen occidental.

Et que fait cet homme de ses revenus fabuleux ?

Il fait « la vie » en Californie.

Plus rentable que Google, le cancer est une poule aux oeufs d’or :

Le Dr Soon-Shiong a épousé l’actrice Michele B. Chan, qui jouait dans MacGyver [3] !

Il possède une part du célèbre club de basket des Lakers (Los Angeles), qu’il a achetée au basketteur Magic Johnson [4].

Il possède cinq maisons à Los Angeles, dont une qui comporte quatre étages de sous-sol, une salle de cinéma grandeur nature, et plus de 2000 mètres carrés habitables [5] !

Il fréquente le gratin d’Hollywood et apparaît en public aux côtés du rappeur Will.I.Am ( photo ), l’inoubliable interprète de « I like to move it ».

Et ce n’est pas tout ! Le Dr Soon-Shiong est aussi copain avec le Pape (ou presque) : il était le 30 avril 2016 au Vatican pour recevoir la « Récompense pontificale du visionnaire clé » (Vatican Key Visionary Award), des mains du Cardinal Ravasi [6].

Le Dr Soon-Shiong aurait-il des « visions » ??

J’ai d’abord cru que le Dr Soon-Shiong avait eu cette récompense parce qu’il avait eu des « visions », à la manière de saint François d’Assise, sainte Thérèse d’Avila, ou plus récemment de sainte Faustine, qui voyaient le paradis s’ouvrir sous leurs yeux.

Mais pas du tout.

Après une courte recherche sur Internet, j’ai appris que le Vatican remet cette récompense pour « reconnaître les innovateurs médicaux qui changent le cours de l’histoire, réduisent les souffrances à une échelle globale en mêlant ensemble une pensée visionnaire et une action réelle [7] ».

Whaouh !

Tout s’explique alors. Si le Dr Soon-Shiong a « réduit les souffrances humaines à une échelle globale », cela vaut bien quelques centaines de millions de dollars de dédommagement, me suis-je dit.

Mais renseignements pris, une tout autre image du Dr Soon-Shiong apparaît.

1 $ pour la recherche, 99 $ pour le docteur !

La société du Dr Soon-Shiong qui lui paye ces revenus mirobolants sous prétexte de « recherche sur le cancer » ne dépense en réalité pratiquement rien pour la recherche.

Cette société, NantKwest, lui a payé l’été dernier 200 millions de dollars à titre personnel alors qu’elle n’a dépensé que 3,9 millions de dollars en recherche et développement au 3e trimestre 2015 [8] !!!

Au même moment, elle rachetait pour 50 millions de dollars d’actions à ses actionnaires (dont le Dr Soon-Shiong), ce qui est extrêmement inhabituel pour une société prétendument de recherche médicale qui n’a pas encore mené à bien le moindre essai clinique, ni mis le moindre produit sur le marché

C’est peut-être la raison pour laquelle, après ces curieuses opérations financières, l’action NantKwest s’est effondrée de 40 % au premier trimestre, ruinant les petits porteurs qui avaient eu la naïveté d’y investir leur argent [9].

Mais le Dr Soon-Shiong n’est pas un novice dans le domaine financier.

Il a réalisé sa fortune grâce à l’Abraxane, un produit introduit en 2005 et présenté comme révolutionnaire contre le cancer, mais qui n’est qu’une « resucée » (un terme vulgaire pour désigner une nouvelle version à peine différente de l’ancienne) du bon vieux paclitaxel !

Le paclitaxel a été découvert en 1960, à l’époque où les chercheurs américains analysaient systématiquement toutes les plantes connues pour essayer de trouver un remède contre le cancer.

Devenir riche en exploitant les découvertes des autres

Ce sont les chercheurs de l’Institut national du cancer, aux USA, qui découvrirent par hasard que les feuilles, branchettes et fruits de l’if du Pacifique contiennent une substance active contre certaines tumeurs solides.

Cette substance, le taxol, devait malheureusement être dissoute dans des solvants pour être injectée, ce qui posait de graves problèmes de toxicité. De plus, elle n’était présente qu’en quantités infimes et il fallait abattre des forêts entières de cet arbre, pourtant rare à la base, pour traiter des patients.

Il fallut plus de trente ans pour que, finalement, le paclitaxel soit reproduit en laboratoire par l’Institut national du cancer, aux Etats-Unis. À partir de là, il put être commercialisé sous le nom de Paclitaxel par Britol Myers Squibb contre le cancer des ovaires, le cancer du sein métastasé, le cancer du pancréas et le cancer du poumon.

L’innovation du Dr Soon-Shiong fut d’associer à la molécule de paclitaxel une nanoparticule d’albumine afin d’éviter l’usage du solvant et supposément améliorer sa pénétration dans la tumeur.

La chose fut présentée aux patients et aux investisseurs comme une « révolution », ce qui permit au bon docteur de se bâtir en un temps record une fortune de 13 milliards de dollars.

Mais qu’en était-il vraiment ?

Cancer : le grand malentendu entre patients et médecins

En réalité, l’Abraxane n’est « révolutionnaire » qu’aux yeux des cancérologues aguerris, qui savent qu’ils ne peuvent à peu près rien contre la plupart des cancers solides.

Ainsi, lorsqu’un cancérologue vous parle avec des étoiles dans les yeux d’un nouveau traitement miracle qui prolonge de façon prodigieuse la vie de ses malades ou leur période de rémission, il est crucial d’éviter tout malentendu.

Pour nous, patients de base, la question qui nous taraude est de savoir quand nous serons « guéris », autrement dit quand nous pourrons reprendre notre vie normale, comme après un rhume ou une grippe.

Mais pour le cancérologue qui sait à quel point le cancer est difficile à traiter, il n’est pas question de ça : son objectif estuniquement de ralentir la croissance de la tumeur, allonger la période de survie ou rémission de son patient, souvent de quelques semaines ou quelques mois au maximum.

C’est cela qu’il a en tête lorsqu’il parle d’un « nouveau traitement révolutionnaire ».

Ainsi l’Abraxane permet-il de faire passer la durée moyenne de survie des patients touchés par le cancer du pancréas de 6,7 à 8,5 mois.

Autrement dit, si l’on vous diagnostiquait aujourd’hui un cancer du pancréas, ce médicament vous permettrait de mourir le 15 janvier plutôt que le 2 décembre ! Cela bien sûr, avec tous les effets secondaires de la chimiothérapie puisque l’Abraxane provoque de graves problèmes nerveux dans 17 % des cas, de graves problèmes sanguins dans 27 % des cas (neutropénie) ainsi qu’un risque d’intoxication mortelle dans 4 % des cas [10].

Concernant le cancer du sein métastatique, autre indication de l’Abraxane, il fait passer le taux de survie de 19 à 23 semaines [11].

Prolonger la souffrance des malades

On peut voir cela comme un progrès pour les malades, le prélude d’une amélioration future plus forte.

Mais c’est l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein. Si l’on est pessimiste (certains diront « réaliste »), ces 4 semaines en plus, qui se déroulent en général sous morphine, sous perfusion, dans un lit d’hôpital, ne consistent qu’à prolonger cruellement la vie des malades sans leur donner aucun espoir d’être un jour guéri.

Tout cela pour un coût financier absolument gigantesque pour la société puisque plus d’un milliard de dollars sont consacrés chaque année par les systèmes d’assurance santé à l’Abraxane [12], une somme colossale qui servirait à fournir des traitements naturels à tant de personnes.

Mais non, pour cela, il n’y a pas de budget.

Médecine et gros sous

Tandis que le Dr Soon-Shiong continue à se pavaner auprès des acteurs, rappeurs et basketteurs californiens, sans oublier les cardinaux du Vatican, consolons-nous en nous rappelant que ces histoires de gros sous ne sont pas neuves dans l’histoire de la médecine, loin de là.

Si les philosophes et médecins d’autrefois insistaient tant sur l’exigence de bonne moralité en médecine, c’est que, précisément, la tentation a toujours été forte d’exploiter les souffrances des autres pour s’enrichir indûment !

Ainsi le tout premier véritable médicament utilisé en Europe contre les fièvres, l’écorce de quinquina rapportée d’Amérique du Sud par les Jésuites, fut-elle habilement exploitée par un charlatan anglais, Robert Talbor, pour se faire anoblir par le roi Charles II et obtenir une pension annuelle de 2000 livres d’or de Louis XIV !

Eh oui ! après avoir constaté l’efficacité de ce remède, cet entrepreneur inventif avait eu l’idée d’écrire un livre pour dénoncer l’usage du quinquina et mettre en garde les populations contre son usage. Il recommandait en revanche une poudre secrète de sa fabrication personnelle qui, expliquait-il, était, elle, vraiment efficace.

Et de fait, il parvint à guérir avec sa poudre Charles II, le Dauphin de France et la Reine d’Espagne, tous atteints de paludisme. En réalité, comme on le découvrit après sa mort, sa poudre était tout simplement… du quinquina [13].

L’autre plante efficace rapportée d’Amérique du Sud au XVIIe siècle fut l’ipéca, utilisée contre la dysenterie. Le Dr Jean-Adrian Helvétius fit payer à Louis XIV mille louis d’or pour obtenir sa « formule » contre la dysenterie, alors qu’il la tenait lui-même d’un brave marchand revenu d’Amérique et qui ne souhaitait que guérir des malades… et qui, lui… ne reçut rien.

Rien de nouveau sous le soleil, donc.

Jean-Marc Dupuis

Source : santenatureinnovation.com

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